En 1956, un responsable politique et militaire de la wilaya 4 tenait, à l’occasion de chaque réunion, les propos suivants: « … Ne jamais contraindre un individu à adhérer à notre front », « Si toutefois il adhérait, son engagement doit être mûrement réfléchi et librement consenti, « 100 soldats coloniaux armés : baynine déclarés, sont plus vulnérables qu’un seul félon tapi dans nos flancs », « Ne jamais être injuste, car l’injustice exercée à l’égard d’un seul individu peut dresser toute sa tribu contre nous... » Ce responsable porte le nom de Hanoufi Mohamed, alias si Abdelhaq. Il a à son actif des faits d’armés contre les forces coloniales jamais égalés par aucun des félons qui ont pris d’assaut le train de la révolution à la station terminus, confisqué l’indépendance de l’Algérie et outragé son peuple.
En juin 1956, à la veille de l’Aïd el Kébir, Si Abdelhaq avait accroché les forces ennemies sur un haut plateau qui porte le nom de Sa’douna, arrière pays de Gouraya. Malgré l’intervention des renforts, notamment de tirailleurs sénégalais, de l’aviation : hélicoptères, Piper, dits mouchards, T28, dits avions jaune, les forces occupantes y ont laissé quelque soixante de leurs soldats sur le tapis, en majorité des tirailleurs africains, perdu autant d’armes et d’équipements complets.
Vers le 21 février 1957, à un jour près, l’authentique baroudeur avait monté, de main de maître, une embuscade à Bouyemen, arrière pays de Dupleix (Damous), où les forces ennemies y ont perdu 22 soldats et autant d’armes et d’équipements divers. Dans cette bataille, Abdelhaq, qui se voulait un exemple pour ses compagnons, est tombé au champ d’honneur. Son corps sera pendu à un hélicoptère et promener au dessus des douars alliés des nationalistes tandis que du bord de la machine volante ses photos, de format carte postale, étaient déversées à tour de bras sur les douars survolés. Par suite, sa dépouille sera exposée dans plusieurs villes de la région, notamment à Cherchell.
A notre modeste connaissance, le nom de Mohamed Hanoufi, alias Si Abdelhaq, un authentique héros de la révolution algérienne, ne figure sur aucun document ou livre estampillé historique, consacré à la guerre d’Algérie, publié à ce jour. Et pour cause ? Avec des moyens humains et matériel dérisoires, il avait ridiculisé l’une des plus puissante armée du monde et forcé l’admiration de son peuple. On peut dire qu’il avait placé la barre de l’héroïsme et de la morale nationaux si haut qu’elle n’a plus jamais était effleurée par aucun membre des béni Hilal, des dévastateurs qui ont confisqué l’indépendance et ruiné l’image, tarie les ressources, outragé peuple d’Algérie. Que les algériens, qui sont légitimement écoeurés de leur racaille dirigeante, se rassurent, il n’existe aucun lien de parenté entre elle et l’esprit d’une révolution authentiquement populaire. Comparer Bouteflika à Hanoufi Mohamed, par exemple, reviendrait à forcer le vice à cohabiter avec la vertu.
Aujourd’hui, je vais tenter de rappeler le calvaire d’un jeune soldat colonial fait prisonnier lors de la bataille de Bouyemen. Par rigueur intellectuelle, je tiens à préciser que je ne l’ai vu qu’une seule fois, mais j’ai pu suivre son chemin de croix, pas à pas, grâce à un relais de témoignages oculaires, concordants, incontestables, jusqu’au terme de sa tragique randonné nocturne. Il y a longtemps que j’ai voulu écrire l’histoire de ce jeune soldat français du contingent. Mes tentatives ont échouées à cause d’une intense émotion qui me paralyse littéralement dès que j’évoque son souvenir et me mets devant mon clavier. Ecrit sous la tyrannie de l’émotion, je suis conscient que mon témoignage, peut, par certains de ses aspects, paraître maladroit, voire même choquant. Aussi, peut-il être porté à la connaissance d’une mère, d’un père, des frères et soeurs… d’un être cher fauché, à la fleur de l’âge, par une mort atroce. Ma démarche ne tend point à raviver leur peine mais à blâmer les assassins qui ont terni l’image d’une révolution algérienne authentiquement populaire, confisquée par des vaut moins que rien, par des voyous.
Aussi, suis-je conscient que mon témoignage peut être reçu par certaines personnes comme une lame acérée dans des plaies en voie de cicatrisation ou raviver chez elles de douloureux souvenirs en voie d’apaisement. Je m’en excuse et les rassure que j’ai moi-même éprouvé et éprouve encore d’énormes peines, comme si la victime d’un crime odieux était mon frère de mère et de père.
Aussi j’annonce, sans fard, qu’à l’époque j’appartenais à une famille d’authentiques résistants nationalistes algériens. Pour la compréhension de mon témoignage, je dois préciser que mon père était le premier : « président d’un comité populaire » d’un secteur de la zone 4 de la wilaya 4, vallée de Kellal (Gouraya), ma mère la première cuisinière de la révolution et moi-même, à l’age de 11 ans, jeune berger, le premier « chouf » (vigile) de ce même secteur. Mon père avait pour rôle de collecter les cotisations et d’assurer l’intendance aux combattants nationalistes de passage dans notre secteur. Avant de s’engager, il avait exigé et obtenu de Si Abdelahaq de ne prendre aucun civil, qu’il soit indigène ou d’origine européenne, pour cible.
En février 1957, des combattants nationalistes algériens, conduits par Mohamed Hanoufi, alias Si Abdelhaq, ont sévèrement accroché un convoi de l’armée coloniale à Bouyemen/Lalla ‘Ouda. Au moins 22 soldats coloniaux étaient restés sur le tapis et autant d’armes et d’équipent récupérés par les indépendantistes. Aussi ont-ils fait un prisonnier, un jeune français du contingent. A noter que notre maison, située à Aghzou-Yetou, constituait le passage obligé des nationalistes de passage dans le secteur. Deux ou trois jours après l’évènement sanglant cité plus haut, ces combattants étaient repassés chez nous où un couscous les attendait. C’est à cette occasion que j’ai pu voir, pour la première et la dernière fois, comme annoncé plus haut, le soldat prisonnier du FLN/ALN.
Je me souviens que les nationalistes algériens faisaient étalage de leur butin de guerre : une vingtaines d’arme dont une carabine US, habituellement portée par des officiers coloniaux, autant de tenus militaires, de ceinturons, de paire de pataugas, ensanglantés, récupérés sur les dépouilles de soldats coloniaux tués à Bouyemen.
Pendant que les nationalistes exhibaient leurs trophées de guerre, le jeune soldat était transi de froid et de peur. Il refusait de s’alimenter. Dans un arabe très approximatif, il répétait sans cesse : « Ya khaouti ma teqtlouniche » (mes frères ne me tuez pas ».
J’ai informé ma mère de la présence de ce captif soldat roumi, de sa détresse et de son refus de s’alimenter. Elle avait couru vers son poulailler pour cueillir des œufs frais qu’elle avait fait bouillir à la hâte avant de me charger de les lui remettre et de supplier ses geôliers de ne pas : « rendre sa mère malheureuse » (ne pas-le mal traiter ou-le tuer). S’agit-il là d’un simple instinct maternel ou d’un dramatique signe prémonitoire ? Ma mère avait un fils engagé dans les rangs des nationalistes algériens et un autre immigré en France. Elle était consciente qu’à tout moment l’un ou ses deux fils pouvaient tomber entre des mains ennemies. Elle avait sollicité la clémence pour le soldat colonial tout comme elle l’aurait fait pour ses enfants s’ils venaient à se trouver dans la même situation.
En lui offrant les œufs bouillis, le jeune soldat était resté quelques instants comme paralysé, avant d’éclater littéralement en sanglots. Bien qu’affamé, il avait cédé son cadeau à ses geôliers. Probablement pour abréger son calvaire, il avait cessé de s’alimenter. Avec la naïveté et les mots d’un berger de 11 ans, j’ai transmis les souhaits de ma mère à ses gardiens en ces termes : « Ma mère, qui vous a préparé le couscous et qui vous accueille sous son toit, vous demande de ne point rendre malheureuse la maman de ce roumi ». Celui qui semblait être leur chef, m’avait dit : « Tu duras à ta mère que notre prisonnier ne sera pas mal traité ».
Dans leur marche nocturne, en trois étapes, les nationalistes algériens vont renouveler l’exposition de leurs trophées de guerre au mois en trois reprises. Leur caravane se trouvera gonflée par de nouvelles recrues. Parmi ces dernières, une jeune qui avait contesté les pouvoirs excessifs d’une brute, d’un seigneur de la guerre autoproclamé. Aussi a-t-il dénoncé la cruauté exagérée et inutile infligée à un prisonnier de guerre. Le plaignant exprime sa volonté de voir le prisonnier tuer sans-le torturer. La pitié exprimée dans un monde sans pitié a fait basculé le jeune nationaliste au rang de traître. Il est désarmé. Pour l’empêcher de fuir, il aura le genou brisé à coups de crosse de fusil. Il terminera sa tragique randonné appuyé sur une branche en guise de béquille. Arrivé à un endroit qui porte le nom de Hayouna, situé dans l’arrière pays de Oued Messelmoun, à environ 15 kilomètres à l’Ouest de Cherchell, le seigneur de la guerre autoproclamé désigne aux populations qui ont enduré les affres de la répression coloniale, le jeune soldat français comme s’étant servi de prisonniers algériens comme des boucliers et le tueur de Si Abedlehaq, leur héros et la jeune recrue, qui avait exprimé sa compassion à l’égard du prisonnier, comme, son complice, un traître.
A noter que les nationalistes algériens n’avaient aucun moyen de garder des prisonniers. Au cours de son périple nocturne, le captif avait traversé plusieurs douars alliés des nationalistes algériens. Par certains de ses aspects, la répression coloniale était égale ou supérieure aux crimes commis par les nazis durant le second conflit mondial. Cependant, mon humble avis, cela ne saurait justifier la cruauté de la mise à mort du jeune soldat français capturé à Bouyemen.
Après leur avoir lié les pieds et les mains des deux victimes derrière le dos, couchés face sur le ventre, le chef du FLN/ALN désigne une dizaine de rescapés de la répression coloniale, qui avaient un ou plusieurs membres de leur familles tués ou disparus, pour la mise la mise à mort par lapidation des deux victimes.
En 1998, âgé de quelque 70 ans, l’un des participants à la mise à mort du jeune soldat français et de son compagnon d’infortune raconte, avec une voix saccadée, interrompue par des sanglots : « nous avons utilisé les plus grosses pierres qu’on avait trouvées… », (les détails sont intenables), une fois morts, leur corps ont été jetés dans un ravinement, sommairement recouverts de branchages et de pierres», conclu-t-il en poussant un long soupir de détresse et une prière à Allah pour lui pardonner un crime barbare.
L’indigène qui avait commis le crime d’exprimer sa compassion à l’égard d’un opprimé, à un prisonnier de guerre sans défense, était le fils de la dame qui avait servi le couscous aux combattants nationalistes algériens, offert des œufs au jeune prisonnier, demandé à ses geôliers de : « Ne pas rendre sa mère malheureuse ». C’était mon frère Mohamed, qui a laissé une jeune femme enceinte de six mois d’une petite fille qu’il ne prendra jamais dans ses bras.
Suite à plusieurs tentatives infructueuses d’arrêter mon père qui pour échapper à la répression coloniale s’était mis au vert, en avril 1959, une section de l’armée coloniale basée au Bois Sacré, dans une résidence d’été du gouverneur général d’Algérie, s’était déplacée à notre maison pour la piller et la dévaster. A la fin des opérations de pillages, le lieutenant Jean Lacoste, s’était transporté sur les lieux pour constater l’exécution de ses ordres et, pour contraindre le fugitif à se constituer prisonnier, il ordonne la prise en otage de son épouse et de son fils benjamin qui sont la raflés, dirigés vers le Bois Sacré où ils seront séquestrés et torturés pendant huit mois. En septembre 1959, alors que ma mère était brisée et désarticulée par les sévices que Lacoste et ses sbires lui ont infligés, dans le but d’attirer mon père vers elle, le lieutenant Lacoste sa captive. Âgé de 54 ans, quasi non-voyant et à mobilité réduite, mon père refait surface. Informé par ses réseaux de délateurs de sa présence dans sa maison dévastée, le lieutenant Lacoste envoie, au pas de course, un commando composé d’anciens maquisards ralliés aux forces coloniales. Les félons surprennent leur victime, la cernent, la couvre d’injures devant son épouse qui rassemble ses ultimes forces pour aller se jeter devant l’un des assaillants pour lui rappeler qu’il a rompu le pain sous son toit et d’implorer sa clémence à l’égard de son bienfaiteur. D’un violent coup de pied au ventre, le collabo la projette sur un tas de fumier où elle demeure inanimée. Tandis que le sergent Hocine Naamoudi, neveu de mon père par alliance, vise la tête de son oncle maternel, appuie sur la gâchette de son pistolet mitrailleur Mat49, vide son chargeur. Mon père est tué sur le coup. A son réveil, ma mère constate une flaque de sang à l’endroit où elle a vu son époux vivant pour la dernière fois, une serviette qu’il portait en guise de turban criblée de balle. Et, sa maison en flamme. Avant de se retirer, les renégats ont incendié notre maison.
Le corps de mon père sera attaché sur le capot d’un half-track, le drapeau algérien claquant au vent, acheminé vers Gouraya où il sera exposé devant la mairie, lynché et outragé par certain badauds zélés. L’acte de son extrait de décès, porté en marge de son extrait d’acte de naissance est signé par le brigadier de gendarmerie Cuelho.
De 1959 jusqu’à 1962, moi-même âgé entre 13 et 15 ans et ma mère, irréversiblement brisée par les sévices du lieutenant Jean Lacoste, avions vécus sans abri et sans ressource aucune. Ma mère agonisera dans les hôpitaux de Gouraya et de Cherchell avant de décédée en septembre 1963. Bien que j’aie horreur de parler de moi, ces derniers paragraphes m’ont semblais indispensables pour couper le sifflet aux opportunistes, aux ralliés au nationalisme algérien de la 25éme heure, qui seraient tentés de me classé parmi les nostalgiques de l’ordre colonial. Quel que soit le jugement des lecteurs de cette note, qu’ils sachent seulement que sa rédaction n’a pas été une partie de plaisir.
publié par nour.h dans: nour.h